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Interview

Frédéric Brizaud - Emmanuel Foray - Photophiles

PHOTOPHILES est un Webzine photographique participatif composé d’un collectif de dix sept chroniqueurs, dont les deux fondateurs, Emmanuelle Foray et Frédéric Brizaud, animent cette aventure éditoriale sur le réseau Internet depuis l’année 2000.
Emmanuelle est photographe, Frédéric est webmaster, de cette rencontre est né un site Web coopératif. Une organisation structurée, basée sur la confiance et la cordialité, fait de ce site Web sur la photographie une véritable aventure humaine qui progresse avec une passion commune.

Emmanuelle et Frédéric, PHOTOPHILES vous a réuni avec une volonté de communiquer de manière originale sur l’image photographique. En 2000, vous vous êtes distingués en proposant une version Flash de votre site alors que rien ne se prêtait à une diffusion favorable de cette technologie à cette époque. Pourtant, les internautes ont adhéré à votre concept. Selon vous, quels étaient les points forts de votre site à ses débuts ?

Au lancement de Photophiles il y a 10 ans, nous avons reçu un certain nombre de critiques sur différents points. Parce que nous utilisions la technologie Flash, que nous avons dû abandonner depuis pour des raisons pratiques, mais aussi parce que nous défendions le numérique qui en était encore à ses débuts mais qui s'annonçait déjà comme la révolution dans le monde de l'image.
Dans les deux cas nous aurions tendance à dire que « c'était une autre époque ». Il y a dix ans, les internautes représentaient en France une certaine «élite». Une petite majorité d'entre eux considérait qu'il n'y avait qu'une façon de voir les choses et que certaines technologies comme le Flash était, allez savoir pourquoi, à bannir. D'une certaine façon, c'était un peu pareil dans le milieu de la photographie. Certaines personnes qui se considéraient comme détenteurs d'un savoir et d'un savoir faire en argentique, étaient complètement réfractaires au numérique.
Le temps a balayé tout ça d'un revers de main. Aujourd'hui, une grande majorité possède un accès à Internet, la technologie Flash y a trouvé sa place et presque tout le monde possède un appareil photo numérique.
Pour répondre à votre question peut-être que les gens ont adhéré parce que nous avons-nous su d'abord écouter les critiques et surtout nous nous sommes efforcés d'expliquer nos choix. Au final, le temps nous a donné raison.

De nombreux sites Web se créent dans un but purement commercial, d’intérêt économique. Ce ne fut pas votre cas. Pour maintenir et fidéliser une équipe éditoriale au fil des années, quelles sont vos qualités ? En quoi pensez-vous être différents des autres sites Web sur la photographie ?

Au départ, quelques photographes qui ne possédaient aucune compétence sur Internet nous on demandé d'exposer leurs photos sur le site et c'est ce que nous avons fait. Les articles sont venus un peu plus tard un peu sur le même modèle. Quelques internautes ont souhaité partager leur passion pour la photographie mais cette fois à travers des articles ou des cours, nous leur avons offert un espace d'expression. Par la suite nous nous sommes structurés sous la forme d'un webzine avec une publication mensuelle.
Nous n'avons pas de ligne éditoriale classique. Nous laissons à nos collaborateurs une totale liberté. Généralement nous leur confions une rubrique et chaque mois ils nous fournissent un article de leur choix sur le thème. C'est un système qui ne convient pas à tout le monde, certaines personnes ont besoin d'être davantage dirigées, encadrées. Certains chroniqueurs sont très réguliers d'autres moins. D'autre part tous sont bénévoles… Comme pour tout bénévole, la vie fait que parfois vous êtes plus disponible pour vous engager qu'à d'autres moments.
Nous fonctionnons donc avec une base de chroniqueurs réguliers comme Rémy Pilliard, Céline Tabou, Hervé Cornette, POV, Jean-Claude Barousse, Roland Quilici, et d'autres qui interviennent quand leur emploi du temps le leur permet comme Bruno Chalifour, Alexandre Bourgeois, Nicholas Wintrebert, et Xavier Braeckman pour ne citer qu'eux.
Pour faire partie de cette équipe il faut bien sur être disponible, indépendant et motivé. Mais avant tout, il faut avoir envie de dire quelque chose. C'est peut-être ce qui fait notre force et notre différence, nous offrons à nos collaborateurs une vraie liberté d'expression.

PHOTOPHILES est l’un des «Webzines» le plus régulier dans la publication de ses éditions. Cette parution Web mensuelle est une charge de travail relativement importante pour l’ensemble de l’équipe qui fait preuve d’un état d’esprit très participatif. Les internautes, peuvent-ils s’associer à l’une de vos éditions, voire même devenir chroniqueurs pour une rubrique qui n’existerait pas encore sur votre site Web ?

Photophiles s'est construit depuis bientôt dix ans sur un modèle participatif, que ce soit pour les galeries photos, les articles, les forums ou le reste. Finalement, nous nous « contentons » d'organiser, de filtrer et d'orchestrer un ensemble d'outils pour que chacun puisse s'exposer et s'exprimer. Non seulement les internautes peuvent mais ils doivent proposer de nouvelles rubriques, des idées d'articles ou des idées tout court pour que Photophiles puisse continuer à évoluer et répondre à leurs envies et à leurs besoins.

Aujourd’hui, vous proposez un ensemble de services plus étendus, une place modérée pour l’affiliation avec des enseignes commerciales de produits photographiques. Comment fut perçue cette proposition de contenu «hybride», commerciale, par vos plus fidèles lecteurs, alors que vous étiez très orientés vers un contenu culturel et pédagogique ? N’avez-vous pas craint de dérouter un peu vos internautes dans l’image qu’ils avaient de PHOTOPHILES depuis plusieurs années ?

C'est un vrai problème qui est commun à presque tous les sites internet. Un site avec du contenu demande très vite du temps et un minimum l'argent. Nous avons sacrifié les deux et bien plus pour Photophiles mais au bout d'un moment ça ne suffit plus. Il faut trouver des sources de revenu même, ou plutôt d'autant plus, si on veut garder une partie «culturel et pédagogique». Il n'y a à ce jour que trois façons d'obtenir de l'argent : être subventionné ou faire appel aux dons (bonne chance !), faire un site payant ou obtenir des annonceurs publicitaires (qui offrent des revenus médiocres). Nous ne sommes pas favorables à une version payante qui ne nous paraît pas compatible avec notre philosophie et le principe d'un site participatif ouvert à tous. Le seul modèle économique que nous ayons trouvé à ce jour pour conserver notre 100% gratuit est de commercialiser des espaces publicitaires. Ce n'est pas un modèle qui nous satisfait pleinement d'autant plus qu'il faut passer par de nombreux intermédiaires qui captent le plus gros des profits. Nous sommes en bout de chaine, un peu comme des producteurs de légumes qui retrouvent leur tomates vendues entre 20 et 30 fois plus cher une fois arrivées sur les rayons des hypermarchés. C'est pourquoi nous nous efforçons depuis quelque temps de développer des partenariats en direct avec les entreprises. Nous leur proposons notamment de parrainer certaines parties du site avec des engagements à l'année. Ce qui nous permettrait d'avoir plus de visibilité et plus de moyens pour développer de nouveaux projets tout en affichant moins de pub.

Comme l’ensemble des éditeurs de sites Web photo, vous avez suivi et vécu l’évolution des nouvelles technologies numériques dédiées à la photographie. Il y a un nombre important de galeries photographiques sur PHOTOPHILES, quels changements fondamentaux, par rapport à la période «argentique», remarquez-vous dans les travaux photographiques qui vous sont proposés ?

Toute la chaine de création, de publication et diffusion a changé. Il y a 10 ans, les photographes nous précisaient quand leurs photos avaient été prises en numérique, puis ils nous ont précisé quand elles avaient été prises en argentique, aujourd'hui ils ne nous précisent plus rien depuis longtemps. D'ailleurs la nouvelle génération de photographes n'est jamais passée par l'argentique.
Ce qui a changé c'est qu'il y a plus de gens qui se sont mis à la photographie et qu'ils prennent beaucoup plus de photos. Quand on n'est plus obligé de payer le développement pour voir ces photos on n'a plus la même approche. Grâce aux écrans LCD il y a beaucoup moins de photos vraiment ratées. Si ce n'est pas bon, on efface et on recommence.
On se rend compte sur notre forum modéré par Christophe Champoussin, merci Christophe ;) que les gens sont de plus en plus demandeurs de conseils parfois très basiques. Internet est devenu une sorte de grand Club Photo. Il serait intéressant de savoir si c'est au détriment ou à l'avantage des clubs photo plus « traditionnels ».

Pour Photophiles, la vraie différence est en fait venue du haut débit. Avec une majorité d'internautes en bas débit, nous étions obligés d'afficher des images grandes comme des timbres-poste pour éviter des temps de chargement trop long. Aujourd'hui les tailles permettent de vraiment voir l'image correctement et nous allons encore les augmenter.
Au niveau de la qualité des images, honnêtement nous n'avons pas constaté de différence flagrante. Une bonne image reste une bonne image et une image sans intérêt reste sans intérêt.

Quels sont les critères retenus afin de pouvoir exposer sur PHOTOPHILES, quelles sont vos exigences éditoriales, qui participe à la sélection et quels sont les photographes qui peuvent vous soumettre leurs travaux photographiques ?

Nous offrons un espace à tous ceux qui ont quelque chose à montrer ou à dire. Nous souhaitons que chacun puisse se retrouver sur un même endroit avec ses différences de style, de goût ou de niveau. Pour les galeries nos critères sont de posséder une technique de base et de proposer une série cohérente. Bien sur, nous ne sommes pas là pour publier des photos de famille ou des souvenirs de vacances. Il doit y avoir un minimum de démarche photographique mais nos lecteurs le comprennent très bien et c'est extrêmement rare que nous refusions une galerie. Nous nous efforçons de ne pas juger le travail des photographes, nous considérons que c'est au public de le faire. Il nous arrive parfois de publier des galeries que nous n'aimons pas mais c'est une histoire de goût et de sensibilité et encore une fois nous ne sommes pas là pour juger nous nous contentons de filtrer et d'exposer les travaux des photographes, de tous les photographes.

C'est un reproche que l'on nous fait parfois, les galeries ne sont pas toutes au même « niveau ». C'est vrai. C'est aussi ce qui fait notre particularité. Certains photographes pratiquent la photo depuis 6 mois d'autres depuis 20 ans, certains sont de jeunes débutants d'autres des professionnels confirmés.
Photophiles est un des rares endroits où l'on peut retrouver un panel de photographes aussi large et aussi différent sur un même espace. On aurait pu croire que les meilleurs photographes n'auraient pas souhaité exposer leurs travaux à côté de photographes débutants. C'est tout le contraire qui s'est produit. La qualité des photos n'a fait qu'augmenter au cours de ces dernières années et nous avons six mois d'attente entre la soumission d'une galerie et sa publication sur le site.

Vous venez de créer un concours photo «Le Grand Concours» sur le thème «Nature et lumière», en partenariat avec Instants d’Absolu, Voler avec les oiseaux, Canon, la Fondation Sylvain Augier, Image et Nature. Le gagnant sera annoncé le 15 mai. C’est une nouvelle activité dans une perspective passionnante pour vous. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet afin de donner l’envie aux internautes de participer à la seconde édition ?

Ce concours a été une grande aventure. C'est la première fois que nous organisons ce genre d'événement. Cela demande beaucoup de temps et d'énergie mais au final c'est très gratifiant. Grâce à Laurence Costa nous avons réussi à trouver des partenaires notamment l'écolodge « Instants d'Absolu » qui ont accepté de nous accompagner de donner un véritable enjeu à ce premier concours. Nous attendions entre 300 et 500 participations : nous en avons reçues 1021. Nous n'avions pas prévu un tel succès pour une première. Cela nous a causé pas mal de problèmes entre autres avec notre système de vote en ligne qui a connu des défaillances au démarrage. Nous avons du nous adapter. Nos membres ont participé et ont voté massivement ce qui démontre leur intérêt pour ce genre d'événements. Nous allons donc réfléchir à la possibilité de leur proposer davantage d'événements de ce type. Quoi qu'il en soit pour la seconde édition du « Grand Concours » nous comptons sur Europe Photo pour être notre partenaire :)

Emmanuelle et Frédéric, à ce jour, quels sont vos projets personnels dans le domaine de la photographie ? N’auriez-vous pas le désir de montrer à votre tour une production photographique à vos lectrices et à vos lecteurs, passer de l’autre côté de la barrière, pour le plaisir ?

C'est le genre de projet que nous repoussons toujours au lendemain par manque de temps. Nous espérons que très bientôt nous allons pouvoir faire une pause, ce sera l'occasion de nous consacrer un peu à autre chose qu'à Photophiles et de prendre le temps de développer des projets beaucoup plus personnels. A suivre...

Comment imaginez-vous l’avenir de la photographie, son utilisation, le droit d’auteur, le métier de photographe ? De nouveaux appareils photo proposent la prises de vue vidéo, ne pensez-vous pas que cela va modifier la façon d’exercer ce métier, de photographier, de saisir l’image différemment ? Ce culte de l’instant photographique, ce regard «artistique», auquel les puristes de la photographie attachent tant d’importance, ne risque t-il pas de disparaître, qu’en pensez-vou

Il n'y a pas un métier de photographes, il y a des métiers, des photographes. Certains ont déjà disparu, d'autres sont sur le point de disparaître. Le petit photographe de quartier qui gagnait sa vie avec le développement les photos et les photos d'identités n'existe pratiquement plus. Les photographes plus spécialisés dans la mode, la pub, le grand reportage ont certainement plus d'atouts. Tous les photographes ne sont pas logés à la même enseigne.
Il est vrai que l'on constate de plus en plus souvent une baisse dans la qualité des images. Les acheteurs, journaux, magazines et autres ont bien compris qu'il était financièrement plus avantageux pour eux d'aller acheter leurs illustrations sur des banques d'images à bas prix plutôt que de commander un reportage à un photographe professionnel. Et comme ses banques d'images deviennent de plus en plus gigantesques ils finissent toujours pour trouver plus ou moins ce qu'ils cherchent à un prix imbattable et tant pis si la qualité n'est pas toujours au rendez-vous. A court terme, seul le marché haut de gamme va continuer à faire appel à des photographes pro.

Concernant le droit à l'image la France bénéficie d'un excellent système de droits d'auteur qui protège tous les artistes, photographes compris. L'artiste loue l'utilisation de son œuvre au cas par cas mais reste propriétaire de son œuvre contrairement au système de royalties (entre autre Américain) où l'auteur vend tous ces droits sur son œuvre à un tiers. Le problème est que dans un monde de plus en plus global, la France apparaît un peu comme un ovni et elle va avoir de plus en plus de mal à défendre cette particularité si elle ne s'en donne pas les moyens. Si il y a un combat qui doit être mené c'est bien celui là et pour une fois, pourquoi ne pas convaincre l'Europe et même les Etats-Unis d'adopter notre système plutôt que l'inverse? Les artistes ont tout à y gagner.

Si la révolution numérique a bouleversé le monde de la photographie, c'est pour le pire mais aussi pour le meilleur. Des métiers ont disparu mais d'autres sont nés. L'important c'est qu'il y a de plus en plus d'adeptes de la photographie parce que grâce au numérique elle est devenue beaucoup plus accessible. Bien sûr il n'y a pas que des bons photographes. Mais il y a quelques années le cinéma Italien était le plus grand producteur de "navets", et dans le même temps il a également produit les plus grands maîtres du cinéma International. Plus le monde de la photographie sera vivant, ouvert et dynamique, plus il produira de nouveaux talents qui seront les grands maîtres de demain, à condition de ne pas rester braqués sur des cultes ou des principes.

Un sujet de discussion photographique qui vous tient à coeur ? Vous avez un message à faire passer auprès des lectrices et lecteurs de Europe Photo ?

Nous profitons de cette interview pour annoncer en exclusivité aux lecteurs d'Europe Photo le lancement de notre nouveau service « Communauté Photophiles ». Ce nouveau site est un système de réseau social où les membres vont pouvoir disposer d'un espace personnel pour créer leurs galeries photo, communiquer sur leurs événements, créer des groupes, discuter avec d'autres membres et bien d'autres choses. Ce nouvel espace n'a pas pour vocation de devenir une usine à gaz comme les Flickr, Facebook et autres mais plutôt d'être un lieu d'échange et de convivialité réservé aux passionnés de photographie.

Frédéric Brizaud - Emmanuel Foray

http://www.photophiles.com

Europe Photo vous remercie pour votre participation à cette interview.

Propos recueillis par P.R. pour Europe Photo - 2010-04-20

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