Portrait
Pascal CURTIL
© Photo Pascal Curtil
Pascal Curtil est photographe indépendant depuis dix ans et
intervient principalement dans la photographie publicitaire.
Aujourd’hui, sa notoriété séduit une
clientèle éclectique. Passionné
d’informatique, formateur, il a également publié,
aux éditions Eyrolles, deux ouvrages sur la retouche photo
et un DVD de formation à ce sujet aux éditions
Elephorm.
Pascal Curtil, qu'est-ce qui vous à
décidé à faire le métier de
photographe et pourquoi avoir choisi le statut "indépendant" ?
Pour ce qui concerne le statut de photographe auteur,
c’était tout à fait naturel dans mon cas, puisque
je réalise des travaux de commande et j’écris des
livres. Il était donc logique de choisir ce statut, qui
répond aux obligations légales et fiscales de mes
activités.
La photographie s’est imposée à moi. J’ai d’abord
utilisé, comme beaucoup d’entre nous, l’appareil de mon
père, photographe amateur, puis j’ai fais des
économies, pour acheter mon premier appareil photo
à l’age de 11 ans. Beaucoup de bonheur, je photographiais ma
famille, mes amis, nos voyages, les animaux de la maison… Je viens
d’une famille où l’ on ne considérait pas que
photographe puisse être un vrai métier et une
vraie source de revenus. J’ai donc suivi un cursus plus classique,
aboutissant à un diplôme d’ingénieur et
à une maîtrise de communication, pour avoir un
« vrai métier ». J’ai
alors commencé ma carrière dans une agence de
communication, puis dans des sociétés de
consulting, en gardant toutefois la photographie en filigrane, au
travers de la réalisation de campagnes de pub,
l’illustration de pochettes de CD ou de livres. La photographie s’est
ensuite fait plus présente et plus pressante, et j’ai fait
le choix de tout plaquer pour me lancer à fond dans le seul
métier pour lequel je suis fait. Je crois qu’on ne peut pas
échapper à une vraie passion, à
quelque chose que l’on ressent au fond de soi.
Vous exercez votre profession en Auvergne dans une commune du Puy de
Dôme, Durtol, 1970 habitants, proche de Clermont-Ferrand.
Comment parvenez-vous à gérer l'apparente
difficulté de l'éloignement
géographique de la capitale, et d'une clientèle
éventuellement éloignée de votre
région ?
Lorsque vous photographiez par exemple des montres, des chaussures, des
accessoires de mode, il n’est pas impératif d’être
physiquement à côté de votre client.
Avec les moyens de communication et de travail collaboratif actuels,
mes clients découvrent les images quasiment en direct
pendant le shooting, les livraisons sont faites par internet.
C’est aussi rafraîchissant pour des agences, des DA et des
clients parisiens de venir passer de temps en temps une
journée à la campagne ! L’ambiance est
peut-être plus détendue, et chacun repart toujours
heureux de ce moment passé ensemble, et content des
photos !
Pour mes clients internationaux, notamment sur la côte Ouest
des Etats-Unis, c’est même un avantage : en recevant
un brief le soir, je peux shooter le matin suivant, puis mettre
à disposition les images vers 14h heure
française, soit 8h heure de New York, afin que mes clients
les aient à disposition en arrivant au bureau le matin.
Je crois qu’on a tous besoin de vivre dans un environnement qui
favorise notre épanouissement. C’est également
vrai pour les créatifs, et quand je regarde la ville, la
plaine et les montagnes derrière les fenêtres du
studio, je sais que je suis au bon endroit pour développer
ma créativité.
Par ailleurs Paris et New York ne sont pas si loin, et j’ai
également beaucoup de plaisir à voyager
régulièrement pour aller shooter en studio ou en
extérieur.
Vous semblez avoir trouvé l'adéquation entre
qualité de vie professionnelle et personnelle. Comment
s'organise une journée de travail, en studio, en reportage ?
Si on prend pour exemple une séance qui a eu lieu la semaine
dernière, en studio, une journée type pour un
shooting catalogue pourrait être
résumée de la manière
suivante :
8h00 : préparation du studio, mise en place du
premier set de lumière, vérification du
matériel de capture (en général un H3D
39 connecté à un ordinateur avec un grand
écran calibré).
8h45 : arrivée du client, de l’agence et du
Directeur Artistique, brief et objectifs de la journée
autour d’un café.
A partir de 9h15 : shooting, avec un échange
permanent entre tous les intervenants, chacun donnant son avis sur le
stylisme, le cadrage, la lumière, les attitudes… pour
arriver à capter les meilleurs moments. On
vérifie régulièrement la
qualité des images en réalisant quelques
développements et retouches de base, pour confirmer que les
images pourront s’intégrer parfaitement dans la maquette
proposée par l’agence.
Un break à midi ou en début
d’après-midi pour déjeuner.
Reprise du shooting l’après-midi, qui se termine en
général autour de 19h, en fonction de
l’avancement.
Tout le monde fini la journée très content, en
fixant des dates pour la remise des images à destination des
maquettes.
J’aime bien ensuite ranger le studio, et jeter un œil sur l’ensemble
des images de la journée, pour en développer et
en retoucher quelques unes. Cela me donne une bonne idée du
rendu final et une vision globale de la séance.
En conclusion, une journée de studio c’est pas mal de
travail, beaucoup d’échanges et une vraie équipe
à animer pour créer une bonne énergie
et obtenir les photos souhaitées. Epuisant mais
passionnant !
Une journée de reportage se déroule à
peu près selon le même schéma,
l’équipe en moins, car on est en
général seul ou avec un assistant. Le point
clé étant de comprendre le métier du
client et ses objectifs par rapport aux images à
produire : que souhaite-t-il mettre en valeur ?
Comment perçoit-il son entreprise, ses services ?
Quelle image veut-il donner sur ses supports de
communication ? Pour le reste, là aussi beaucoup
d’échanges, notamment si il s’agit de réaliser
des portraits. Il faut mettre les personnes en confiance, en
particulier celles qui ne sont pas habituées ou à
l’aise avec le fait de se faire prendre en photo. Il faut rechercher et
saisir l’émotion au bon moment et dans le bon environnement,
qui donnera à la fois du caractère à
l’image, et la situera dans son contexte. En conclusion, comme pour une
journée de studio, épuisant mais
passionnant !
Vous êtes un photographe "touche-à-tout", votre
panel est très étendu, du corporate à
la recherche photo personnelle. Comment expliquez-vous cela, alors
qu'à l'inverse un grand nombre de vos confrères
aime se spécialiser dans un registre photographique ?
En fait je suis très
spécialisé ! Mon domaine est la photo
publicitaire, c'est-à-dire créer des images
destinées à mettre en valeur des produits, des
personnes, des entreprises ou des services. C’est un domaine
très spécifique, avec beaucoup de codes de
composition et d’éclairage. Que je réalise un
portrait pour un consumer magazine automobile, un packshot de montre de
luxe ou encore une série de mode enfants, je ne dois pas
seulement apporter ma vision et mes idées, je dois le faire
en toute conscience du résultat à obtenir et de
la finalité des images. C’est une contrainte insupportable
pour de nombreux photographes, qui ont du mal à s’adapter
à un cadre particulier, mais c’est le domaine dans lequel
j’ai appris à m’exprimer et à
développer ma créativité. C’est la
raison pour laquelle je réussis aujourd’hui : je
suis capable de donner libre cours à ma
créativité, d’imprimer ma vision, dans le cadre
déterminé d’un travail de commande.
Vous dites : «J’ai toujours été un
passionné d’informatique. Aujourd’hui, cela est devenu
nécessaire pour faire de la photo. Il faut savoir sentir
l'air du temps, s’adapter aux évolutions... C’est le lot de
tous les indépendants». Si l'informatique peut se
passer de la photographie, l'inverse semble pour vous inconcevable.
Photographies et logiciels sont à jamais
étroitement liés ?
Photographies et logiciels sont liés, c’est une
évidence aujourd’hui. Sans parler de la prise de vue, en
majeure partie numérique de nos jours, on peut facilement se
rendre compte que la retouche photo est omniprésente. Cela
est évident dans mon domaine de prédilection, la
publicité, mais cela l’est presque autant dans d’autres
domaines, comme la photographie de mariage ou même le
reportage. En effet, les images de reportage sont souvent
retouchées, soit pour mettre en valeur l’action principale,
soit pour orienter la lecture de l’image, soit encore pour enlever un
élément gênant. Quelquefois aussi
hélas pour manipuler l’information. Tout cela fait que
chacun d’entre nous a développé une perception
visuelle qui fait que nous considérons comme la norme une
image retouchée. Donc il devient de plus en plus difficile
d’accepter une image non retouchée comme le reflet exact de
la réalité.
Cette hégémonie de la post production ne me
choque pas. J’ai appris la photo alors que le numérique
n’existait pas encore. A l’époque, notre Photoshop
était l’agrandisseur, qui permettait
d’interpréter l’image du négatif ou de la diapo.
Créer un vignettage avec des cartons
découpés pour mettre en valeur un personnage,
exposer plus longtemps une zone sans intérêt pour
l’assombrir, masquer avec les mains les différentes zones de
l’image… Peut-être avec moins de latitude et de
simplicité qu’aujourd’hui, mais dans le même
esprit : sublimer l’image au tirage.
Quoi qu’il en soit, et quelle que soit la quantité de
retouches que l’on peut appliquer à une image ou
à un reportage, il n’en reste pas moins que le regard du
photographe et sa sensibilité restent les points
clés de la réussite de la photo et de
l’émotion qu’elle véhicule.
Pascal Curtil, il serait très instructif d'avoir votre avis
pour l'étude de cas suivante : On imagine pour vous une
commande photo sans aucune manipulation logicielle, vous êtes
partant ? Oui ou non, pourquoi ?
Avec grand plaisir ! La révolution
numérique, pour forte et irréversible qu’elle
soit, ne peut pas transformer un élément
fondamental : l’émotion qui passe à
travers une image n’est pas plus numérique qu’argentique,
c’est juste un sentiment qui nous parcours, quelque chose
d’inexplicable qui nous fait vibrer !
Donc, pour cette commande sans manipulation, j’ai gardé un
vieux Mamiya RB67, et un Hasselblad XPAN. Ce ne sera pas du tout la
même façon de travailler, mais pour capter de
l’émotion, ce sera parfait ! On commence
quand ?
Les librairies proposent de nombreux ouvrages pédagogiques
sur la retouche photo. Vous avez publié deux ouvrages aux
édition Eyrolles, le premier, "Livre Photoshop, Trucages et
Photomontages - Cahier d'exercices n° 5", et le second, "Livre
Photoshop, Retouche beauté - Cahier d'exercices n°
7".
En quoi le contenu de vos publications est-il différent ?
Ce serait plutôt aux lecteurs qui achètent mes
livres de répondre à cette question !
Ils sont nombreux, donc je suppose que mon travail est plutôt
bon ! Comme vous le savez, on trouve sur internet
gratuitement de très nombreux tutoriels, pour apprendre
à faire tout et n’importe quoi avec Photoshop. Alors
pourquoi aller acheter un livre ? Tout simplement parce qu’un
livre n’est pas le résultat du travail d’une seule personne,
en particulier dans une grande maison comme Eyrolles. Les sujets sont
discutés en comité avec les éditeurs,
pour ne retenir que ceux qui seront vraiment pertinents. Les textes et
les ateliers sont lus ou appréciés par des
relecteurs professionnels, pour s’assurer de la qualité des
résultats et de la capacité à fournir
aux lecteurs de vraies solutions qui fonctionnent pour faire leurs
retouches. Car quoi de plus agaçant que de trouver un
tutoriel sur internet, d’essayer de le suivre et de s’apercevoir qu’il
ne fonctionne pas ? Les textes sont également
adaptés pour s’assurer de la bonne capacité
à transmettre les informations nécessaires aux
lecteurs. Tout cela donne des ouvrages dans lesquels les ateliers
proposés sont créatifs et fournissent de vraies
solutions aux lecteurs.
Pour le reste, j’écris mes livres avec
sincérité et passion, c’est peut-être
aussi pour cela qu’ils sont appréciés.
Aujourd'hui, quelles sont vos motivations, vos ambitions, qu'est-ce qui
vous passionne le plus dans votre activité professionnelle ?
D'un autre point de vue, êtes-vous déçu
par certains aspects de la profession ?
Ma motivation principale est de réaliser chaque jour de
nouvelles images qui déclenchent des émotions
chez ceux qui les voient. Si en voyant mes photos, mes clients et le
public auxquels elles sont destinées disent
« Whaou ! », si ces
images retiennent leur attention, alors c’est
gagné ! Créer de l’émotion
est une source de motivation inépuisable. En tant que
photographe publicitaire, mon ambition est bien entendu de
réaliser les visuels de grosses campagnes, notamment dans le
luxe, la beauté, la mode.
Vous avez raison, il y a également des aspects moins
intéressants dans notre profession, comme dans chaque
métier. En particulier les contraintes administratives, la
gestion et la prospection, qui sont rarement des penchants naturels
pour les artistes.
Votre métier, vous comble t-il, vous apporte t-il ce que
vous attendiez initialement ? Comment imaginez-vous l'avenir
économique et social de la photographie, quels sont vos
souhaits en ce sens ?
La photographie est un métier de passionnés, il
faut être enthousiaste pour réussir et pour
durer ! Donc oui, la photo s’est imposée
à moi comme une évidence alors que
j’étais tout jeune, et la passion ne m’a pas
quitté depuis, donc j’ai la grande chance d’avoir un
métier qui me comble.
Je pense que les photographes auteurs et indépendants
traversent une période complexe et difficile, sur le plan
économique et social. Aujourd’hui, tout le monde peut aller
acheter un excellent appareil photo et se déclarer
photographe. Donc de nombreux clients font des photos
eux-mêmes, et chaque jour de nouveaux photographes
apparaissent sur le marché. Les banques images
« libre de droits » fleurissent
depuis quelques années, proposant des images à 1
euro, ou même gratuites. Les agences font de plus en plus
appel à ce type de solution. La valeur ajoutée et
la réelle compétence du photographe sont donc
fortement remises en question. Je pense que la mutation du secteur est
loin d’être terminée, au détriment de
nombreux acteurs. Mais cette situation est également une
formidable opportunité pour chaque photographe de
développer et mettre en valeur son regard et sa
sensibilité, pour se démarquer et remporter de
nouveaux marchés, car le monde entier est de plus en plus
consommateur d’images au quotidien.
Pour qui a la passion, un peu de talent et beaucoup de courage, la
photo est et restera un métier magnifique !
Un sujet de discussion photographique qui vous tient à coeur ? Vous
avez un message à faire passer auprès des lectrices et
lecteurs de Europe Photo ?
La photographie reste un métier difficile, qui
nécessite une remise en question quasi quotidienne. Mais
c’est également une source inépuisable de
satisfaction. Vous l’aurez compris, les points clé sont la
passion, l’envie et le courage. Si j’avais un message à
faire passer, je me souviendrais d’une discussion avec Marc Riboud en
2001, qui me dédicaçait son magnifique livre
« Photos choisies » avec ces
trois mots : Vive les passionnés !
Pascal Curtil
http://www.pascalcurtil.com
http://www.eyrolles.com
http://www.elephorm.com
Europe Photo vous remercie pour votre participation à cette interview.

